Présentation du roman
Kadri Raud est une jeune Estonienne qui a émigré en France avec sa mère,
au début des années 1990. La mort de sa grand-mère l'amène à
s'interroger sur l'identité de son père, né au début de la seconde
guerre mondiale, dans l'Estonie occupée par les Allemands.
A l'histoire
de sa famille font écho les lettres envoyées à la grand-mère par Liisi,
une amie déportée en Sibérie par les Soviétiques, en 1941, au début
d'une décennie de répression pendant laquelle l'Estonie perdit un quart
de sa population. Des lettres qui jettent une autre lumière sur un
mystère familial dont le tragique rejoint celui de l'Histoire.
"J'avais
grandi, je voulais interroger Hilda sur le secret d'Oncle Oskar, sur la
petite pièce cachée, les tableaux et le mur peint de briques rouges.
Mais il était impossible de parler d'autre chose que de la vie à
l'étranger. Pour Hilda, nous appartenions à une même communauté initiée
aux merveilles de l'Occident. Afin de ne pas la décevoir, j'oubliai le
temps de la conversation les immeubles en parpaings de la banlieue, le
collège construit en préfabriqué (...), le brouillard stagnant sur le
canal, (...) le désoeuvrement et la lassitude élevés au rang de valeurs
morales (...). Pour ne pas décevoir tante Hilda, je confirmais que la
ville où nous habitions était une métropole prospère où la vie n'était
qu'une suite d'événements heureux."
(Arithmétique des dieux, page 117)
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"Une centaine de pages, presque sans s'en rendre compte. Puis, comme un doute. Car jusque-là, bercé par le rythme de la langue, aiguillonné par une suite de scènes
bien troussées, on avait suivi Katrina Kalda sans résister. Dans la
forêt des anecdotes et des intrigues secondaires, sans vraiment comprendre où son roman se dirigeait. Comme un petit rongeur de papier à la suite de la gracile joueuse de flûte : Arithmétique des dieux
est un livre subtil, charmeur et discret - comme la flûte, dont il a la
musique fragile, les teintes claires, le souffle contenu. Un texte sans
cuivres ni percussions. Pour ce roman, son second, Katrina Kalda, née
en 1980, prend le risque de faire juste ce qu'il faut, et pas un mot de plus. Au lecteur de lui prêter une attention qu'il ne regrettera pas.
Au premier plan, la jeune Kadri Raud
assume la mélodie principale. Elle s'est installée en France avec sa
mère à la fin des années 1980, avant la chute de l'URSS et la seconde
indépendance de l'Estonie,
où elle est née. Elle ne redécouvre le pays qu'au fur et à mesure de
ses visites. Vingt-cinq ans plus tard, elle joue avec ses souvenirs et
ceux de sa grand-mère Eda, qui vient de mettre fin à ses jours. Elle remonte à la source sans avoir l'air de trop y toucher,
au début des années 1940, lorsque Allemands et Soviétiques envahissent
tour à tour le pays. Pour la jeune femme qui n'arrive pas à se fixer, obstinément célibataire, c'est aussi une manière de remettre
en perspective son histoire personnelle, son identité qui hésite entre
deux pays, et sa féminité. S'immergeant peu à peu dans une mémoire
collective qu'elle ne soupçonne pas, elle en reprend subrepticement des
traits et des couleurs. Elle se les réapproprie et demande à savoir.
Au risque de se répéter et de creuser le même sillon balte, Arithmétique des dieux s'inscrit dans la continuité du premier livre de Katrina Kalda, Un roman estonien (Gallimard, 2010). Bien qu'il s'agisse d'enjeux littéraires en partie différents, Arithmétique des dieux est également un roman estonien, qui évoque par ailleurs les mêmes années charnières que le trop fameux Purge,
de Sofie Oksanen (Stock, 2010). Le même théâtre de guerre et de
déportation : périlleux. Mais reconnaissons que le texte de Kalda n'a
rien à voir
avec celui d'Oksanen, ni les mêmes ambitions ni les mêmes qualités. Et
que, sans mégoter, on dira qu'il n'en a pas de moindres, et que, à titre personnel, on les préfère. Purge ne prenait pas le risque de la discrétion, et avait d'autres finesses. Page à page, on se surprend à franchement admirer cette Arithmétique des dieux. La porte est étroite, la lumière est tamisée, la voix est ténue : c'est dire sans doute la nécessité et le talent de ce roman entêtant.
NI SUSPENSE NI PATHOS
En livre élégant, Arithmétique des dieux attend donc longtemps avant de se dévoiler vraiment et de tomber
le masque d'une construction à plusieurs étages, périodes et
focalisations. Certes, la jeune Kadri Raud est bel et bien la narratrice
de ce roman, mais les anecdotes des différents amis et membres de la famille, le jeu d'échos des mémoires, les citations de vieilles lettres élaborent une architecture
complexe. Le rapport entre les différents éléments de l'intrigue n'est
que suggéré, réduit à des résonances. Le plan et le mouvement, comme
impressionnistes, ne se devinent que dans la deuxième moitié du roman.
Le lecteur funambule se rend alors compte qu'il a déjà bien avancé sur
le câble si mince. Miraculeusement. Sans les effets ni les apprêts. Ni
le suspense ni les manœuvres d'un scénario plus évident... Sans filet.
Katrina Kalda n'a pas besoin, pour imposer son récit, de pathos facile et de rebondissements convenus.
Même quand il émeut, et cela arrive souvent, ce roman le fait avec délicatesse. Modestement. Il laisse le lecteur glisser doucement dans une scène avant de le retenir
et de l'étreindre - suivant en cela le mouvement de ces souvenirs que
l'on rejoint sans heurt et qui ne vous serrent qu'ensuite. Le livre de
Katrina Kalda est le livre de ces souvenirs. De leur façon de s'imposer à nous en douce, avec leurs vérités exhumées et dans la continuité d'une histoire collective qui vous entraîne malgré vous.
Car ce qui caractérise et afflige Kadri, c'est qu'elle est seule et
déracinée - et qu'elle reprend le fil, aussi -, de la même manière :
sans s'en rendre compte.
C'est ainsi que cette Arithmétique des dieux est une théorie
des nombres : un récit du déchiffrement des signes dissimulés dans la
mémoire de Kadri comme dans celle de ses proches. Au fil des
retrouvailles, de l'enchaînement des paysages estoniens et du passage
des générations, le roman de Katrina Kalda
mime un surgissement du sens. Un surgissement prodigieux et inattendu,
frappant les personnages presque au hasard, comme les dieux de la
tragédie, et répondant au ressac d'un siècle sans égards pour les
hommes. Un siècle qui exile, sépare et réunit dans un mystère
arithmétique qu'une nouvelle génération finit par résoudre."
Biographie
Née en 1980 en Estonie, à Tallinn, Katrina Kalda est arrivée en France à l'âge de dix ans. Après des études primaires et secondaires à Calais, elle intègre l'Ecole Normale Sup' de Lyon.
Elle obtient l'agrégation de lettres modernes en 2004, part enseigner
une année à Prague, avant de revenir en France pour préparer une thèse.
Aujourd'hui, elle enseigne en lycée.
Son premier roman (publié, car elle en a écrit plusieurs, au titre d'exercices, comme elle dit...) Un roman estonien
a été publié par Gallimard en 2010.
Vrai-faux roman-feuilleton,
vraie-fausse ode au patriotisme estonien, véritable réflexion sur
l'entrée de l'Estonie dans l'Union européenne ("Eerik y
voyait des accords et des contrats, August voyait Dante, Shakespeare et
Schiller. Aucun des deux ne voyait les normes alimentaires, la
pasteurisation du lait, les croissants à l'huile sous emballage
plastique, ni les passeports à empreinte digitale incorporée"),
ce roman a été très vite salué par la critique française. C'est en
français que Katrina Kalda a choisi d'écrire, une langue qu'elle
maîtrise mieux que l'estonien :
" Il me semble que c'est une chance de pouvoir écrire dans une langue
qui n'est pas notre langue maternelle. D'abord parce qu'on a une
perception différente de la langue, ensuite, parce que la langue
maternelle est plus immédiatement intime. Je pense que c'est plus facile
de travailler sur le matériau de la mémoire avec une langue étrangère
qui joue moins sur le registre de l'intime."
En février 2013, paraît le second roman de Katrina Kalda, toujours chez Gallimard, Arithmétique des dieux.
A travers la correspondance de sa grand-mère, l'héroïne découvre
l'histoire de sa famille et d'une décennie de répression soviétique qui
décima la population estonienne.
Katrina Kalda
Sources :
http://www.franceinter.fr/personne-katrina-kalda
http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/03/07/dechiffrer-l-estonie_1844129_3260.html